lundi 2 décembre 2013

Raconte-moi une histoire 3 : Histoire de violon

Il était un talentueux violoniste. Ce jeune homme, trentenaire, désespérait de trouver compagne à son cœur. Cet effet n'était qu'accentué par son talent, car en effet, il était très prisé par les jeunes damoiseaux en pleine conquête, et connu pour ça. Pour ainsi dire, s'il se mettait à jouer dans un restaurant, toutes les demoiselles rivaient leur langoureux regard vers leur prétendant, s'attendant à être l'heureuse élue. Sa musique était même considérée comme l'un des plus romantique cadeau possible dans sa ville de résidence.
Ce pauvre homme ne cessait de souffrir de ces manifestations d'affection. Il finit par considérer son instrument comme son seul réel compagnon. Il lui arrivait de se persuader qu'il avait une chance incomparable de posséder une telle communion avec la musique, et qu'il était parfaitement stupide qu'il se sente affecté par des histoires d'impulsions fragiles et éphémères. Car il s'avère qu'il disposait d'une autre capacité surprenante : il se souvenait parfaitement des personnes pour lesquelles il jouait, et cette mémoire lui avait permis de constater à multiples reprises qu'une majorité des couples finissait par se défaire. Fréquemment, il recroisait l'une ou l'un, marchant seul dans la rue, l'air morose, ou aux bras d'une ou d'un autre, ou encore en larmes certaines fois.
Avec le temps, il se fit sa propre idée de l'amour. Une pulsion plus ou moins puissante et périssable. Une force éphémère, suivie bien souvent d'un profond sentiment de manque et de tristesse dans certains cas, un manque comblé par du vide, et remplacé facilement dans d'autres, ou parfois même un moyen d'obtenir des faveurs. Aucune de ces catégories ne l’enivrait, pour autant il ne pouvait se débarrasser du sentiment de solitude qui l'habitait.
Alors il continuait à jouer, pour gagner sa vie, se rassurant en catégorisant les gens et anticipant la suite de leur histoire. Ce soixantenaire plein aux as  était-il aveugle au point de compter sur la fidélité de sa jeune compagne superficielle et vénale à souhait ? Et qu'avait donc de particulier cette timide jeune femme pour croire être l'unique aux yeux de ce Don Juan incontesté ? C'était déjà la troisième fois qu'il jouait pour lui ce mois-ci, et nous n'étions que le 17. Encore des larmes en perspective, dans hm... 2 jours, avec un peu de chance.
Parfois, il se sentait comme un proxénète, gagnant son pain en faisant tomber le coeur de fragiles demoiselles dans les mains d'un homme en manque d'autre chose. Son visage frustré lui donnait alors un air particulièrement concentré, et il jouait avec d'autant plus d'acharnement.

Son temps libre ne l'aidait pas à avoir une meilleure opinion de lui-même. Il en passait le plus clair à jouer, isolé dans sa petite maison lugubre aux rideaux à peine entrebâillés. Il ne les ouvrait ni ne les fermait jamais. Il vivait en permanence dans cet environnement sombre et sans couleur, se nourrissant de boîtes de conserve et de céréales qu'il se faisait livrer. On peut dire qu'il n'aimait pas beaucoup les gens, son succès n'en étant que plus surprenant.

Il se leva, au matin du 18. Il se servit un bol de céréales et s'installa sur son sofa, encore en caleçon, pour vérifier ses mails tout en mangeant. Trois nouvelles commandes, dont une pour le soir même, du même Don Juan que la veille. Vraisemblablement, certains le croyaient à leur disposition. Il n'avait cependant rien de prévu pour la journée, et se fichait pas mal du comportement égoïste de ses clients - de toute façon, il ne les aimait déjà pas de base - il accepta donc la requête, réclamant cependant une paye double pour cette commande au dernier moment. Il afficha un sourire cynique en se disant qu'il avait été un peu trop optimiste en estimant que la timide de la veille aurait 2 jours pour en profiter. Le client accepta.
Il abandonna son ordinateur portable et son bol encore à moitié plein, attrapa son violon et commença à jouer. Il leur servirait la même mélodie qu'hier, de toute façon, son client s'en fichait pas mal.

Le soir venu, il prit une rapide douche, s'habilla, et pris son temps pour lustrer son violon avant de se mettre en route. Le rendez-vous se situait dans le même restaurant que la veille, et à la même heure. Il arriva en avance, repéra son client, et s'installa dans l'entrée pour patienter, de sorte que le Don Juan puisse le voir et l'appeler quand il lui siérait, tout en évitant le champ de vision de sa proie. D'autres l'avaient remarqué, et certaines femmes étaient déjà toutes émoustillées de l'apercevoir.
Le signe arriva, notre musicien sortit son instrument, et commença à en jouer, tout en marchant lentement vers le couple. La demoiselle se retourna, un sourire amusé en coin, puis se remit en place pour finir de manger. Le violoniste eu l'impression qu'elle pensait qu'il jouait pour un autre couple. Les autres jeunes femmes attablées en couple avaient les larmes aux yeux, et se montraient plus ou moins déçue et jalouse de constater qu'elles n'étaient pas la cible de cette mélodie. Il arriva enfin à côté de la compagne de son client. Celle-ci le regarda en sursaut, puis, avec une expression outrée, se leva, gifla notre Don Juan - arrachant un sourire à l'artiste -, avant de ramasser son sac et s'en aller. Les hommes alentours furent partagés entre la compassion et la moquerie, tandis que la majorité des femmes se montraient outrées par le comportement de cette furie.
Le musicien demanda son paiement au client pour pouvoir prendre congé, ce qu'il eut du mal à obtenir, le jeune homme prétextant qu'il avait mal joué, provocant le désastre.

En rentrant chez lui, le violoniste s'arrêta sur un petit pont dans un parc vide de monde pour y jouer un air en toute tranquillité. Il ne put cependant pas profiter longtemps de cette quiétude, un couple l'ayant aperçu s'approchant pour se bécoter. Il écourta donc son morceau pour rentrer chez lui, à l’abri derrière ses murs.

Installé sur son sofa, il repensa à sa soirée. Ce n'était pas la première fois qu'une demoiselle giflait un homme sous ses yeux, mais l'expression de cette furie là l'avait marqué. Il chassa cette image de son esprit et entreprit de regarder un film.

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